CHAPITRE V

Par le fait, quand nous saillîmes du logis de Monsieur de Schomberg, il n’y avait pas le moindre soleil en vue, mais un ciel bas et noir, une pluie qui tombait à seaux et un vent si violent qu’un homme avait peine à se tenir debout. L’orage, en outre, était glacé, et en raison du vent, au lieu de vous tomber sus, il vous frappait en oblique avec tant de force qu’il vous contraignait à lui tourner le dos, autant pour échapper aux coups d’épingle dont il vous eût criblé la face que pour ne point qu’il vous clouît le bec et vous fit perdre vent et haleine.

— Or çà ! dit Schomberg, prenons ma carrosse pour gagner la pointe ! Que nous rapporterait d’y aller à cheval et d’être trempés comme des soupes ? C’est assez que nos pauvres soldats poursuivent leur labeur sur la digue par un temps pareil.

Mais dès que la carrosse se mit à rouler, les rafales la secouèrent comme prunier et les chevaux de tête peinaient fort pour ne marcher qu’au pas, alors même que la route de la circonvallation avait été creusée dans la terre de six bons pieds pour échapper au tir des Rochelais. Ce que je trouvais fort rassurant, car le chemin creux nous protégeait non seulement des mousquetades mais aussi, en partie, des brusques bourrasques qui, à mon sentiment, étaient assez fortes pour projeter carrosse, chevaux et nous-mêmes dans la boue.

On parvint enfin à la pointe elle-même, laquelle était située à quelque distance au nord du village de Chef de Baie et là, en mettant pied à terre, nous fumes si sauvagement accueillis par un coup de vent que Schomberg, nous criant de le suivre, courut se réfugier dans une baraque de bois, laquelle était ancrée par des câbles dont l’extrémité était fixée au sol par des crochets noyés dans un mortier. J’aperçus deux de ces câbles d’un œil en me mettant à l’abri, mais je supposai qu’il y en avait d’autres et qu’il en fallait bien au moins quatre pour que la baraque elle-même ne fut pas emportée par la tempête.

L’huis une fois reclos sur nous, je ne vis rien d’autre de prime qu’un poêle, une grande table entourée de chaises rustiques, et dont le large tableau était encombré de feuilles quadrillées, maintenues aux quatre coins par des galets. Deux hommes se trouvaient là, simplement et chaudement vêtus, desquels Schomberg me donna le nom et la qualité : l’ingénieur Métezeau et Monsieur Thiriot, maître d’œuvre.

— Comte, dit Schomberg, ces deux messieurs répondront à toutes vos questions. L’un a fait les plans de la digue, et à l’autre le roi a confié sa construction.

— Monsieur le Maréchal, dit Métezeau, qui, tout maigre, estéquit et grisonnant qu’il fut, paraissait cependant bien allant, à en croire sa parole, qui coulait de source, distincte et bien timbrée : j’ai, en effet, dessiné les plans de la digue, mais les améliore tous les jours en suivant les avis du maître d’œuvre, ici présent.

— Oh ! Maître d’œuvre ! dit le deuxième homme, lequel était trapu et la face aussi rouge que celle d’un jambon, maître d’œuvre est un bien grand mot ! Je suis le maçon et encore, un maçon qui ne maçonne pas, puisque nous travaillons à pierres perdues.

— Quelles pierres appelez-vous ainsi ? dis-je alors.

— Des pierres qui ne sont pas liées par du mortier, mais tiennent l’une sur l’autre par leur poids et leur équilibre.

— Et pourquoi, Monsieur, ne pas les lier avec du mortier ?

— Parce que nous ne pouvons travailler qu’à marée basse, quand la baie se découvre et la marée haute revenant, le mortier serait emporté par la montée du flot sans avoir le temps de sécher.

— Vous ne liez donc pas ?

— Si, Monsieur le Comte, mais avec la vase.

— Et la vase n’est pas emportée ?

— En partie oui, mais il en reste toujours assez, et la vase est moins chère et plus accessible que le mortier. À part quelques rochers ici et là, toute la baie n’est que vase. Il n’y a qu’à se baisser.

— On dit, à Aytré, que vous travaillez nuit et jour sur la digue.

— C’est très flatteur de dire cela de nous, dit l’ingénieur Métezeau avec un sourire, mais à la vérité, c’est que nous ne pouvons travailler qu’à marée basse, quand la baie découvre, c’est-à-dire six heures par jour. Ce n’est que lorsque la marée basse survient après le coucher du soleil que nous travaillons la nuit.

— Vous ne travaillez donc que six heures par jour, dit Schomberg avec une nuance de désapprobation qui n’échappa ni à Métezeau ni à Thiriot, lequel, de rouge, devint pourpre.

— Le moyen, Monsieur le Maréchal, de faire autrement ! dit Métezeau d’une voix égale et polie. La marée haute dure six heures et nous ne pouvons pas travailler sous l’eau.

— J’ajouterai, avec votre permission, Monsieur le Maréchal, dit Thiriot avec une voix un peu moins suave, que ce travail-là est si pénible que s’il durait plus de six heures, il excéderait les forces humaines.

— Monsieur Métezeau, dis-je, assez mécontent des remarques que Schomberg venait de faire et qui me paraissaient fort déplacées, vous construisez la digue en pierres. N’a-t-il pas été question au début de la construire en bois ?

— En effet, dit Métezeau, non sans ironie, c’était une idée de l’ingénieur italien Pompeo Tagone, et ce n’était point une idée neuve : ce qu’il proposait n’était rien d’autre, à bien voir, qu’une estacade.

— Et qu’est-ce qu’une estacade ? dis-je.

— C’est une sorte de rempart marin dont on protège une flotte au mouillage dans une baie pour éviter que, la nuit, des pinasses ou des galères s’infiltrent entre les vaisseaux et y fassent le dégât. L’estacade est faite de pontons, de poutres et de vieux mâts, liés ensemble par des chaînes et des cordes. C’est là un vieil expédient bien connu des marins et qui dure ce qu’il dure : le temps d’un mouillage.

— Est-ce à dire qu’une tempête peut rompre des chaînes de fer ?

À cette question qu’il jugeait naïve, Métezeau réprima un sourire et répondit avec une parfaite bonne grâce.

— Une forte mer, Monsieur le Comte, peut rompre une chaîne de fer aussi facilement qu’une corde de chanvre.

— Et même plus facilement, dit Thiriot, car la corde de chanvre possède une certaine élasticité que le fer ne possède pas.

Là-dessus, Métezeau ne parut pas tout à plein d’accord, mais se tint coi, ne voulant pas, à ce qu’il me sembla, contredire Thiriot devant le maréchal.

— Eh bien, dis-je, que se passa-t-il quand Tagone eut construit son estacade ?

— Eh bien, elle fut fort plaisante et confortante à voir et à admirer pendant huit jours, et le neuvième jour, la tempête, à marée montante, la mit en pièces.

— Et Sa Majesté, dit Thiriot, renvoya Pompeo Tagone en lui donnant dix mille écus. Jamais on ne vit aussi bien payé un ingénieur aussi insuffisant.

— Monsieur Thiriot, dit Schomberg roidement, ne critiquez pas le roi !

— Monsieur le Maréchal, dit Thiriot en s’empourprant derechef, loin de moi la pensée de critiquer Sa Majesté…

— Monsieur Métezeau, enchaînai-je aussitôt, quelles dimensions a la digue que vous êtes en train de construire ?

— Elle est large de huit toises[33] à la base et de quatre toises au sommet. Sauf qu’elle ne se termine pas en pointe, mais en plateau. Elle a une forme fortement pyramidale qui, présentant des côtés en pente, évitera que les vagues ne se brisent contre eux avec autant de force que si ses côtés avaient été verticaux. En outre, de place en place, des trous à sa base ont été pratiqués, afin que s’y engouffre une partie du flux, ce qui diminuera d’autant le volume, et partant la force des lames qui s’écrasent sur ses flancs. Au centre de la digue, permettant l’entrée et la sortie des vaisseaux, ainsi qu’une partie du flux montant et du flux descendant, il y aura un goulet de trente toises de large.

— Monsieur, dis-je, il me semble que ce goulet implique qu’une longueur de digue est construite céans, à partir de Coureille, et une autre, de l’autre côté de la baie, à partir de Chef de Baie.

— C’est cela même, Monsieur le Comte. De reste, le ciel s’étant éclairci et la pluie ayant cessé, vous plairait-il de sortir pour distinguer la partie de la digue qui part de Chef de Baie ?

J’acquiesçai à cette suggestion, mais non le maréchal de Schomberg qui dit connaître l’autre côté et préféra demeurer dans la baraque. Monsieur Métezeau proposa alors de lui faire apporter du vin chaud, proposition que le maréchal, pour une fois gracieux, accepta.

Nous remîmes hongrelines et chapeaux, mais la Dieu merci, l’huis passé, nous ne fumes pas assaillis par la rafale que nous attendions, mais par un vent qui, si froidureux qu’il fut, n’était pas tant violent et insufférable.

— Cela va mieux, dit Thiriot, le temps soulage. Mais il ne soulagera pas longtemps. Ce n’est qu’une bonace entre deux bourrasques. Monsieur le Comte, voici une longue-vue. Vous verrez mieux les travaux qui se font de l’autre côté de la baie.

Je lui sus gré de ce prêt et lui dis un merci qui fut accompagné d’un sourire auquel il répondit par un sourire tout aussi chaleureux. Ce gros homme était fin et il n’avait pas été sans apercevoir que la rebuffade de Schomberg à son endroit m’avait fort rebroussé.

Le ciel d’un noir d’encre à notre advenue était devenu gris foncé, et sur ce gris, les pierres blanches du tronçon de digue à Coureille se distinguaient assez bien, mais les soldats, ou si l’on préfère les ouvriers, n’étaient que des petites taches sombres qui s’agitaient sur du blanc.

— Monsieur Métezeau, dis-je, à défaut de voir comment on procède à Coureille pour construire la digue, pourrait-on s’approcher céans plus près du bord afin de voir vos hommes à l’ouvrage ?

Peut-être dois-je expliquer ici, pour la clarté du récit, que le grand chemin de la circonvallation, en arrivant à la pointe de Coureille, se divisait en deux, une branche sur la dextre montant jusqu’à la petite hauteur où s’élevait la baraque dont nous venions de saillir et l’autre branche aboutissant à la mer. Tant est qu’en revenant à pied sur nos pas, jusqu’au carrefour que nous avions traversé en carrosse quelques minutes plus tôt, nous aboutîmes à un terre-plein creusé dans la terre et le roc, et large assez pour accueillir les chariots qui déchargeaient continuellement des pierres, celles-ci étant aussitôt grossièrement mises en tas par les soldats, de façon à libérer assez d’espace pour le charroi suivant. Les arrivées de ces chariots étaient si fréquentes qu’on avait placé une sentinelle à la croisée des deux chemins pour que le chariot survenant se garât sur l’embranchement de dextre afin de laisser passer le chariot qui repartait à vide.

Il n’est pas que ma belle lectrice n’ait vu, au moment des vendanges, ce que c’est qu’une hotte : un grand panier, de forme oblongue, que l’on porte derrière le dos, grâce à des bretelles qui pèsent sur les épaules. Une hotte qui transporte de grosses pierres et non pas des raisins est, d’évidence, plus solidement construite, ainsi que les bretelles qui les soutiennent et, puis-je aussi ajouter, les épaules et les dos de ceux qui portent le tout.

Voici comment le chargement se faisait. Le porteur (il n’y en avait pas qu’un, mais plusieurs douzaines et d’ailleurs, ils se relayaient) présentait sa hotte vide en tournant le dos aux deux chargeurs de son équipe, et ceux-ci déposaient les pierres dans la hotte non sans quelque délicatesse, pour que leur poids, en retombant, ne donnât pas une secousse aussi inutile que douloureuse au porteur, lequel déjà bandait fort ses muscles pour ne pas succomber sous le poids. Là-dessus, le porteur marchait à petits pas branlants sur les planches qu’on avait jetées sur le tronçon de digue déjà construit jusqu’à deux autres « chargeurs » qui avaient, en fait, la mission de décharger le contenu de la hotte et de placer les pierres à l’endroit précis désigné par les maçons.

— Il me semble, dit Nicolas sotto voce, que j’aimerais mieux être chargeur que porteur.

— Et vous n’y gagneriez rien, Monsieur l’Écuyer, dit Thiriot. Un homme n’est jamais porteur plus de dix minutes. Après quoi, il devient chargeur, et ainsi de suite. Le labeur est accompli par équipes de cinq hommes : deux hommes pour charger, deux hommes pour décharger et un porteur. Et ne croyez pas que la tâche du chargeur soit si facile ! Les pierres sont lourdes et peu douces aux mains quand on les manie six heures de suite.

— Tous les soldats que je vois là, dis-je, sont volontaires pour ce travail exténuant ?

— Oui-da, Monsieur le Comte, dit Thiriot, tous volontaires. Et vous voyez, nul ne répugne à se donner peine.

— Il n’y a point de paresseux ici, dit Métezeau qui avait encore sur le cœur la remarque du maréchal.

— Sont-ils payés en sus ?

— Oui-da ! Un mereau par hotte transportée.

— Que vaut le mereau quand on le remet à l’intendant ?

— Un sol.

— Dès lors, pourquoi ne leur donne-t-on pas tout aussi bien un sol sonnant et trébuchant ?

— Pour éviter les roberies, Monsieur le Comte. Un mereau ne vaut rien, si le soldat n’est pas inscrit comme volontaire sur le rollet des Intendants. Tant est que des mereaux robés aux travailleurs vous mènent le robeur droit et court au gibet.

— Y en eut-il ?

— Deux ou trois. Jusqu’à ce que les robeurs eussent compris que les roberies de mereaux ne pouvaient faillir d’être décloses.

— Combien un soldat peut-il porter de hottes en six heures de marée basse ?

— Vingt. Jamais plus.

— Et il reçoit, lors, vingt sols par jour ! Plus sa solde de soldat qui est de dix sols ! Diantre ! Un demi-écu quotidien ! Le voilà riche !

— Oui-da, le voilà riche ! Mais à quel prix ! Grâce à un travail de forçat, exécuté dans le vent, la froidure et la pluie. Il y a des façons plus douces, ajouta Thiriot, de s’enrichir dans ce monde où nous sommes…

Remarque qui eût valu à Thiriot, si Schomberg l’avait ouïe, une sévère sourcillade, toute critique du train où allaient les choses en ce royaume lui paraissant impie, puisque Louis en était le roi et puisque le roi l’avait fait maréchal.

— Monsieur le Comte, dit Métezeau, le ciel noircit derechef. Une nouvelle bourrasque ne va pas tarder à fondre sur nous. Si vous avez vu tout ce que vous vouliez voir, nous pourrions nous retirer dans la baraque, où un vin chaud nous attend.

J’acquiesçai et fus proprement suffoqué par la chaleur en pénétrant dans la baraque, alors même que mes pieds et mes mains restaient de glace. Schomberg était assis à la table, tournant le dos au poêle dont le ronflement à lui seul était déjà fort confortant. Le maréchal tenait à deux mains un gobelet auquel il buvait des petites goulées prudentes, tant sans doute le vin chaud lui brûlait la langue.

— Monsieur Métezeau, dis-je, après avoir bu moi-même le confortant breuvage, me tromperais-je en disant que le tronçon qui part de la digue de Chef de Baie n’est pas tout à fait en face de celui qui part de Coureille ?

— Monsieur le Comte, dit Métezeau, rien de plus vrai, ni de plus voulu. Ce décalage fait partie du plan élaboré par Monsieur Thiriot et moi-même. Les tronçons ne se terminent pas, en effet, en face l’un de l’autre, ce qui rendra plus difficile le passage du goulet de trente toises qui les sépare. Cette disposition va contraindre les vaisseaux qui, venant de la mer, désirent entrer dans la baie, à faire un détour qui prendra la forme d’un « s » : détour difficile, même par temps calme, car il faudra changer très rapidement les amarres des voiles pour effectuer ce contournement et il est douteux qu’un vaisseau de haut bord ait assez de place ni de temps, ni une brise assez complaisante, pour exécuter une aussi délicate manœuvre et pour l’exécuter sous le feu de nos canons.

— Car la digue sera garnie de canons ?

— Assurément, Monsieur le Comte. En outre, chacune des deux extrémités du goulet comportera, côté mer, et à faible distance de leurs pointes respectives, une jetée construite perpendiculairement à la digue. Ces deux jetées, elles aussi garnies de canons, pourront battre par le travers tout vaisseau tâchant de zigzaguer pour passer le goulet. En outre, devant la digue côté mer, nous allons dresser en quinconce plusieurs palissades de bois qui vont gêner considérablement l’avance d’une flotte ennemie.

— Comment seront faites ces palissades ?

— De gros pieux enfoncés profondément dans la vase et reliés entre eux par des chaînes.

— Est-ce que la tempête ne va pas en avoir facilement raison ?

— Nenni, Monsieur le Comte, pour la raison que des intervalles seront ménagés entre les pieux qui permettront à l’eau de passer. D’un autre côté, ces palissades briseront quelque peu la force des vagues et, par là même, protégeront la digue. Monsieur le Maréchal, poursuivit-il, votre gobelet est vide. Vous plairait-il qu’il fut rempli derechef ?

Schomberg acquiesça, et moi aussi, combien que je n’en eusse guère envie, mais je noulus laisser le maréchal boire seul, car cela aurait augmenté son humeur escalabreuse. Elle l’était déjà bien assez : Schomberg ne croyait visiblement pas à l’utilité de la digue. Il n’aimait pas les ingénieurs, ni les maçons, ni ces gens qui voulaient rober la victoire aux soldats et à leurs chefs par des inventions mécaniques. Il plaignait aussi chattemitement les pécunes qui s’engloutissaient là, estimant que ces travaux futiles ne servaient à rien, la guerre contre La Rochelle devant être gagnée par des soldats et non par des cailloux mis en tas.

Tout en buvant mon deuxième gobelet de vin, j’envisageai tour à tour Métezeau et Thiriot ; une question me brûlait les lèvres que je noulais pourtant poser en présence de Schomberg, craignant qu’il n’ouît la réponse et la répétât dans le camp. Comme le silence se prolongeait, Thiriot, le plus fin des deux, entendit et mon regard et ma réticence et dit, s’adressant à Schomberg :

— Monsieur le Maréchal, au premier étage de cette baraque, il y a une fenêtre qui donne de bonnes vues sur l’ensemble de la construction. Voulez-vous y jeter un œil ?

— Merci, j’en ai assez vu comme ça, dit Schomberg, le nez dans son gobelet.

La même suggestion me fut alors faite, laquelle j’acceptai aussitôt. Tant est que Métezeau, Thiriot et moi-même primes l’escalier de bois qui montait au premier, et comme cet escalier était fort branlant, nous montâmes sur la pointe des pieds et sans mot piper, comme si l’absence de noise avait pu alléger notre poids.

— Messieurs, dis-je, après avoir jeté le plus bref des coups d’œil à la fenêtre, je suis bien aise de vous parler au bec à bec, voulant vous poser des questions délicates dont je voudrais bien ouïr, seul, les réponses. Mais je voudrais vous dire de prime que je n’ai aucun préjugé a priori contre la digue, la trouvant bien au rebours émerveillablement conçue et construite. Voici ma question. Toutefois avant de la formuler, je voudrais vous prier encore de ne voir rien d’hostile à votre œuvre. Ma question est posée de bonne foi : la digue sera-t-elle utile ?

Il y eut là-dessus un assez long silence, Métezeau et Thiriot se concertant de l’œil. Puis Métezeau répondit, non sans quelque gravité :

— Monsieur le Comte, il y a plusieurs réponses à votre question, mais la première et, se peut, la plus importante me paraît être celle-ci : Monsieur le Cardinal, depuis l’occupation de l’île de Ré par Buckingham dont l’Anglais fut délogé à grand-peine, a déployé une émerveillable activité pour doter le roi d’une marine puissante. Mais à l’heure où nous sommes, elle n’est pas encore assez forte pour battre en pleine mer une flotte anglaise qui viendrait envitailler La Rochelle. Toutefois, la même flotte, placée en avant-garde de notre digue et soutenue par nos canons, pourrait faire le plus grand mal aux envahisseurs. D’autre part, Monsieur le Comte, vous n’ignorez pas que Monsieur de Bassompierre est en train de construire, près de Fort Louis, un port que nous appelons Port Neuf. On y doit mouiller la flotte française et elle sera alors si proche de nous qu’elle ne peut faillir de se joindre à la défense de la baie, dès que les voiles anglaises apparaîtront dans le pertuis breton. Plaise donc à vous, Monsieur le Comte, de considérer la digue comme une fortification immobile qui a pour fin d’appuyer et de renforcer, par sa puissance de feu, une force mobile.

Tout homme d’esprit que fut Monsieur Métezeau, ce langage m’eût surpris dans sa bouche, si je n’y avais pas reconnu les façons de dire et la pertinence du cardinal de Richelieu. Et quand Thiriot prit la parole, sa réponse eut le même son.

— Monsieur le Comte, dit-il, il y a une autre réponse à votre question et je vous la donnerai à la franche marguerite. La digue – sauf tempête gravissime – sera terminée dans six mois. Si l’Anglais attaque avant qu’elle le soit, elle servira peu. Si l’Anglais attaque en mai, elle servira prou. Or, Monsieur le Cardinal opine que le gouvernement anglais a de si grands embarras d’argent qu’il ne pourra constituer une grande flotte avant le printemps.

— Merci, Messieurs, de votre patience à me répondre, dis-je. Puis-je vous poser encore une question qui, si elle est la dernière, n’est toutefois pas la moins importante : est-ce qu’une très violente tempête peut détruire la digue, qu’elle soit ou non finie ?

— Nous devons en courir le risque, dit Métezeau, surtout pendant les mois d’hiver, et prier Dieu qu’il protège notre digue, puisqu’elle peut seule donner la victoire au roi.

Dans sa carrosse sur le chemin du retour, Schomberg me parut plus malengroin que jamais. Il s’enfonça de prime dans un silence revêche dont il ne saillit que pour me dire :

— Quand il ne pleut pas à seaux, le roi est tous les jours sur la digue. Il s’y enquiert de tout, il la connaît mieux que personne. Il lui arrive même de travailler avec les maçons au placement des pierres perdues. Et du diantre si je sais pourquoi il vous a confié la mission qui est la vôtre ?

— Monsieur le Maréchal, dis-je avec un sourire et une pensée pour le pauvre Thiriot, critiquez-vous le roi ?

— Nenni ! Nenni ! dit Schomberg qui, malgré sa rude face, sa peau tannée, sa forte moustache et ses gros sourcils, eut l’air tout soudain d’un petit écolier pris en faute. Je ne suis qu’un sot, reprit-il, Sa Majesté sait ce qu’Elle fait.

Cette humilité chez ce vieux serviteur du roi me toucha et, l’ayant piqué, je pris le parti de verser un peu de baume sur la piqûre.

— Monsieur le Maréchal, dis-je, ma remarque n’était que badinerie. Il est naturel que vous vous inquiétiez de l’avenir de cette entreprise, étant ce que vous êtes : un des piliers de l’État.

Cette petite cuillerée de miel lui remit le cœur en place, et il m’envisagea de façon plus amicale qu’il ne l’avait fait jusque-là. Tant est qu’au bout d’un moment, il me dit d’un air hésitant :

— Mon ami, il y a tant à dire sur cette diantre de digue ! Et du contre et du pour. Et vous-même, qu’en pensez-vous ?

Je levai les yeux au plafond de la carrosse – lequel était virilement de cuir, et non de satin rose comme celui de la duchesse de Guise –, secouai légèrement les épaules, ouvris et fermai les mains, mimique qui indiquait l’incertaineté et amusa beaucoup Nicolas, assis en face de moi, lequel Nicolas, à ouïr la question tant abrupte et naïve du maréchal, eut un petit brillement de l’œil fort connivent, alors que son juvénile visage demeurait, vis-à-vis du maréchal, attentif et respectueux.

— Que vous répondre, Monsieur le Maréchal ? dis-je à la parfin. J’ai jeté meshui dans la gibecière de ma mémoire tant de faits et de détails qu’il va falloir que je trie et débrouille le tout et y réfléchisse encore avant de me permettre d’avoir sur la digue une opinion dont Sa Majesté, bien évidemment, doit avoir la primeur. Toutefois, dès qu’il l’aura connue, je ne faillirai pas à vous en informer.

C’était là une petite rebuffade, mais prononcée d’une manière si amicale et une voix si polie qu’elle glissa sur le cuir du maréchal sans du tout l’entamer. Et à Chef de Baie, sa carrosse une fois remisée, nous nous séparâmes bons amis, non sans subir de sa part quelques brassées à l’étouffade dont je me serais bien passé. Nous fumes heureux, Nicolas et moi, de nous retrouver sur nos juments, encore que les pauvrettes ne pussent nous garantir, elles, ni des orages, ni des éclaboussures, ni de la boue.

— Monsieur le Comte, dit Nicolas, le visage ruisselant de pluie, comment se fait que vous n’ayez pas droit à votre carrosse, étant conseiller du roi ?

— Parce que, vu l’encombrement du grand chemin de circonvallation, l’usage de la carrosse est réservé au roi, au cardinal, aux maréchaux et au duc.

— Alors, dit Nicolas, plaise au ciel que le roi vous fasse duc avant qu’il ne me fasse mousquetaire !

— Amen, dis-je, comme chaque fois que ce titre me revenait en les mérangeoises.

J’étais alors mi-content mi-chagrin, car je ne laissais pas de trouver en mon for que Louis me tantalisait un peu trop.

Je ne trouvai pas le roi à Aytré – il était départi, me dit Du Hallier, inspecter le port que Bassompierre était occupé à construire près de Fort Louis. Je dis alors à Du Hallier, lequel le roi venait de nommer maître de camp en le plaçant sous les ordres de Bassompierre :

— Monsieur le Maître de Camp, dis-je en faisant ronfler son titre neuf (ce qui, à voir sa trogne épanouie, la chatouilla délicieusement), plaise à vous de dire à Sa Majesté que je vais lui faire un rapport écrit touchant la mission qu’il m’a baillée et que je lui remettrai demain ledit écrit, dussé-je y passer la nuit.

Le mot « nuit » fit sourire Nicolas. Mais j’attendis d’être en selle à ses côtés pour lui bailler une bourrade du plat de la main en lui disant :

— Que diantre, Nicolas ! Ne sais-tu pas qu’à la Cour, il ne suffit pas de bien faire, il faut aussi faire entendre qu’on fait bien, et assez haut et assez clair pour être ouï.

 

*

* *

 

À Brézolles, à la nuitée, je retrouvai avec plaisir le petit salon – où Madame de Brézolles et moi avions si souvent bu au bec à bec la tisane du soir. Il était, en l’honneur de mon advenue, brillamment éclairé par les bougies parfumées du lustre et des chandeliers et, en outre, chauffé par un feu flambant haut et clair dans la monumentale cheminée. Cependant, étonné que Luc, à mon advenue, ne fût pas accouru pour m’ôter mes bottes boueuses et me chausser plus proprement, j’appelai à la cantonade et vis entrer presque aussitôt une fort blondette chambrière, laquelle me dit d’une voix douce, mais nullement timide, qu’elle s’appelait Perrette, que Madame de Brézolles lui avait donné l’ordre de se mettre d’ores en avant à mon service pour ma chambre et pour ma personne.

Je fus béant et pendant que la garcelette me tirait les bottes des pieds avec une force et une dextérité que je n’eusse pas attendues d’elle, je lui demandai où diantre était Luc. Elle fixa alors sur moi ses tendres yeux azuréens, puis elle me dit avec un soupir qu’elle ne le savait mie, ajoutant que, de tout le jour, elle ne l’avait vu au château.

Là-dessus, elle alla quérir dans ma chambre des chaussures plus nettes et surtout plus propres assurément à marcher sur le tapis. Je la quis alors de prier Madame de Bazimont de me venir encontrer céans, désirant avoir avec elle un bec à bec. Perrette me fit alors une profonde révérence qui me donna beaucoup à voir, son décolleté n’étant pas conçu pour décourager les regardants. Et se relevant ensuite avec grâce, et me baillant au surcroît le bel œil, elle s’en fut avec un joli balancement des hanches qui devait être aussi agréable pour elle que pour moi, car elle ne pouvait ignorer que je le suivais des yeux.

À la vérité, lecteur, ce regard quasi machinal mis à part, je ne savais que croire et que penser. À vue de nez, Perrette semblait être une sorte de présent que me faisait Madame de Brézolles à son départir, afin que je ne vécusse pas son absence comme moine escouillé en sa cellule. Mais si c’était là une générosité, elle me retirait, si j’ose dire, d’une main ce qu’elle me donnait de l’autre, car ce qu’elle m’ôtait – la créance où j’étais que Madame de Brézolles avait un sentiment pour moi – l’emportait d’un million de fois sur le cadeau qui me devait consoler de son absence.

À tourner et retourner l’affaire dans mon esprit, je ne trouvai qu’incertaineté : comment entendre que Madame de Brézolles qui s’était montrée si suspicionneuse de mon penchant pour le gentil sesso, et qui m’avait baillé pour le service de ma chambre un valet plutôt qu’une chambrière, fut devenue d’un coup assez indifférente à mon égard pour remplacer Luc par une soubrette aussi frisquette que Perrette.

J’en étais là de ces pensées incertaines, douteuses et confuses quand apparut, à pas menus et comptés, Madame de Bazimont. Elle devait ce « de » à une terre que son mari avait achetée avec l’épargne de toute une vie : procédé fort courant que nos gentils nobles appellent méchamment « une savonnette à vilain ». Cependant, Madame de Bazimont, n’osant pas aller jusqu’au bout de ses prétentions, portait, comme j’ai dit déjà, vin cotillon si étoffé qu’il ressemblait à un vertugadin, sans en être un tout à fait : petite vanité sur laquelle Madame de Brézolles clignait doucement les yeux, ne voulant pas rabaisser une personne qui, depuis tant d’années, la servait si bien et avec tant d’amour.

Dès qu’elle me vit, Madame de Bazimont vint à moi aussi promptement que lui permettaient son âge et ses jambes, et me faisant de prime une demi-révérence, ses genoux ne lui permettant pas de faire plus, elle m’assura qu’elle était tout entière dévouée à mes ordres. Comme j’observais qu’elle était accompagnée d’un petit page sur l’épaule de qui elle s’appuyait pour faciliter sa marche, je la priai de s’asseoir. Elle refusa de prime d’un air quelque peu confus. Mais, sur mon insistance, elle finit par consentir avec un grand merci. Elle me parut fort chenue, mais l’œil vif et bon, l’esprit plus alerte que les jambes et, en outre, le cœur sans malice aucune et ouvert à la gratitude comme elle me le montra aussitôt, étant si heureuse que je lui eusse demandé de prendre place.

— Madame, dis-je, il était entendu avec Madame de Brézolles que je paierais de mes deniers l’entretien de mes Suisses, mais considérant qu’à son départir pour Nantes, elle n’a emmené avec elle que Monsieur de Vignevieille et deux de ses chambrières, et non l’ensemble de son domestique, lequel elle n’a laissé céans que pour me servir, je pense qu’il serait équitable que je paye les gages de vos gens. À tout le moins tout le temps que je serai céans. Ainsi ferai-je à la fin de ce mois, avec votre agrément.

— Monsieur le Comte, dit Madame de Bazimont, ce n’est point tant mon agrément qu’il vous faut obtenir que celui de ma maîtresse. Aussi vais-je lui écrire incontinent à Nantes pour la consulter là-dessus.

— Eh bien, faites-le, Madame (elle parut fort heureuse d’être une deuxième fois « madamée »), mais en attendant sa réponse, mon écuyer vous remettra les pécunes qu’il y faut, pour peu que vous lui en indiquiez le montant.

À quoi, avec mille mercis, elle acquiesça.

— Madame, repris-je, j’ai une question encore à vous poser. Comment se fait-il que Luc ait été remplacé par Perrette après le département de Madame de Brézolles ? Est-ce Madame de Brézolles qui l’a ordonné ainsi ?

— Nullement, Monsieur le Comte. Mais, Madame étant à Nantes, elle ne pouvait pas prévoir que Luc, ce matin même, allait être saisi d’une forte fièvre, avec toux et faiblesse.

— Pauvre Luc ! L’avez-vous fait soigner ?

— Assurément, Monsieur le Comte, dit Madame de Bazimont en portant haut la crête, nous ne sommes pas céans de ces grandes maisons qui, lorsque quelqu’un de leur domestique est mal allant, le jettent à la rue sans autre forme de procès. Quiconque souffre à Brézolles d’une intempérie, fut-ce le dernier des valets d’écurie, est bien assuré que Madame la Marquise appellera incontinent pour lui un médecin et paiera et le médecin et les drogues qu’il aura commandées. Et c’est bien ce que j’ai fait pour lui.

— Et qu’a dit le médecin ?

— Ma fé, dit Madame de Bazimont, comme il l’a dit en latin, je n’y ai entendu goutte.

— Et qu’a-t-il fait ?

— Il a saigné Luc et l’a mis à la diète.

— Il l’a donc deux fois affaibli, dis-je, me ramentevant des bonnes leçons de mon père. Madame de Bazimont, je désire voir Luc.

— C’est que, Monsieur le Comte, moi-même je n’ose pas entrer dans la chambre de ce pauvre garcelet, craignant que l’air qui s’y trouve ne m’insuffle son intempérie.

— Madame, dis-je, rien ne vous oblige à y mettre le pied. J’entrerai seul. De grâce, Madame, conduisez-moi.

— Monsieur le Comte, pour dire le vrai, je crains, ce faisant, d’encourir la colère de Madame de Brézolles, laquelle m’a bien recommandé de prendre de vous le plus grand soin.

— Voilà qui est de sa part fort aimable, dis-je, me baillant peine pour dissimuler la profonde joie que ce propos me donnait. Mais, ajoutai-je, comme je me sens, en l’absence de Madame de Brézolles, responsable non seulement des sûretés de son château, mais en général de tout ce qui se passe céans, je vous prierais, Madame, de consentir à faire ce que je veux.

— Monsieur le Comte, dit Madame de Bazimont, fort heureuse que je prisse tant de gants pour la commander, je vous prie de me croire toute dévouée à vos ordres.

Là-dessus, elle se leva non sans mal de sa chaire à bras et commandant au page de prendre un chandelier, elle s’appuya sur son épaule et me précéda à pas menus jusqu’à l’étage noble, puis monta, non sans quelque lenteur et essoufflement, les marches plus rudes qui menaient au second étage où était logé le domestique. Le bruit qu’à nous trois nous faisions amena quelques portes à s’entrebâiller, montrant à dextre et à senestre quelques minois de chambrières, mais Madame de Bazimont ayant dit d’un ton plus maternel que menaçant : « Allons ! Les filles ! Allons ! », les têtes disparurent en un battement de cils, mais une fois l’huis reclos, je gage que les oreilles restèrent collées à la serrure.

Madame de Bazimont toqua à la dernière porte du passage, et sans attendre l’entrant, l’ouvrit, et laissant passer le page et moi, elle demeura sur le seuil, pressant sur sa bouche un mouchoir de dentelles.

La chambrette était proprette, mais froidureuse assez, n’y ayant pas le moindre feu de foyer et pas de foyer pour faire le feu. Quant à Luc, je lui trouvai le teint un peu rouge et, à y porter la main, le front un peu chaud, mais les membres non trémulants. Je lui demandai de se découvrir et quand je le vis nu en sa natureté, je fus fort soulagé de ne découvrir aucun bubon de peste sur sa peau.

— Eh bien, Luc, dis-je, tu n’es pas si mal allant.

— L’opinez-vous ainsi, Monsieur le Comte ? dit Luc qui se voyait déjà au grabat et quasiment aux portes de la mort.

— Je ne le crois pas ! je le vois. As-tu faim ?

— Oui-da, Monsieur le Comte, quelque peu, mais d’ordre du médecin, on ne me donne miette.

— Et soif aussi peut-être ?

— En effet, Monsieur le Comte.

— As-tu froid ? dis-je, observant qu’il n’avait sur son lit qu’une couverture de cheval.

— Oui-da, Monsieur le Comte, quelque peu. Il vient un air bien tracasseux par le carreau cassé de ma fenêtre.

— Madame, dis-je en me tournant vers Madame de Bazimont, voici ce que nous allons faire : nous allons bailler à Luc une bonne soupe de légumes matin et soir et nous allons commencer incontinent.

— Mais, dit Madame de Bazimont, le médecin l’a défendu.

— Nous passerons outre à ses défenses, dis-je d’un ton sévère. Luc recevra, en outre, une tisane chaude trois fois par jour. Et dès ce soir, il faudra sans tant languir une couverture en supplément de celle-ci et remplacer dès ce jour son carreau cassé, ne fut-ce que par un carton.

— Mais, c’est Luc qui l’a cassé, dit Madame de Bazimont d’un air justicier, et il n’a qu’à s’en prendre à lui-même, s’il a pris froid.

— Il en a été assez puni, dis-je. Madame, à tout péché miséricorde !

— Monsieur le Comte, dit Madame de Bazimont avec un soupir de coquetterie, je ne voudrais pas que vous pensiez que je suis impiteuse.

— M’amie, dis-je, du ton le plus doux, je suis bien certain que vous êtes tout le rebours.

Ce « M’amie », prononcé devant Luc et le page, combla d’aise Madame de Bazimont.

— Je vais, repris-je, bailler à Luc un peu de la « poudre des jésuites », laquelle abaissera la fièvre et demain, si elle persiste, je demanderai au révérend docteur médecin Fogacer, chanoine de Notre-Dame de Paris, de venir visiter notre mal-allant.

— Un chanoine ! s’écria Madame de Bazimont, et en outre, un médecin ! Mais il le faudra payer gros !

— Fi donc ! Madame ! Vous ne connaissez pas le chanoine Fogacer ! Il ne vous demandera que des prières.

— Oh pour cela, je lui en donnerai tout son plein ! dit Madame de Bazimont ! Un chanoine ! Et un chanoine médecin !

À ce moment, j’aperçus, se cachant derrière le demi-vertu-gadin de Madame de Bazimont, la fraîche et mutine face de Perrette.

— Que fais-tu céans, Perrette ? dis-je avec la grosse voix.

— Monsieur le Comte, dit-elle sans du tout s’émouvoir (sachant déjà jusqu’où elle pouvait aller avec moi), vu que je suis à votre service, j’ai cru bon, Monsieur le Comte, de vous suivre, pensant vous être utile dans les occasions.

— Et fourrer ton petit nez partout ! Mais puisque tu es là, Perrette, tu vas nous servir, en effet. Gagne tout de gob ma chambre. Dans le tiroir de mon chevet, prends une petite boîte blanche. Garde-toi de l’ouvrir. Elle contient la fameuse « poudre des jésuites », lesquels la vendent excessivement cher. Si tu en verses fut-ce deux ou trois grains par terre, je te pendrai de mes mains à l’aube. Prends aussi, dans le même endroit, un petit cuiller, un gobelet que tu rempliras d’eau et apporte-moi le tout sans tant languir.

— Me pendrez-vous vraiment, Monsieur le Comte ? dit Perrette en me faisant des petites mines plaintives.

— Obéis, effrontée façonnière ! dit Madame de Bazimont. Et obéis sur-le-champ ! Ou je vais te bailler, moi, la plus grande buffe qui se puisse donner.

Là-dessus, Perrette disparut comme souris dans son trou, et Madame de Bazimont dit en secouant la tête :

— Je ne sais si j’ai bien fait de la mettre à votre service, Monsieur le Comte, dit-elle. Elle est vive, certes, et très dévouée et ne craint pas sa peine, mais je la trouve bien impertinente.

— Nenni, Madame. Ne changez rien à vos dispositions. Perrette fera l’affaire. Et quant à son impertinence, je me fais fort de la brider.

Un moment plus tard, Perrette, apportant le gobelet plein d’eau, un petit cuiller et la « poudre des jésuites », je donnai de celle-ci quelques grains à Luc, lequel les reçut comme le Saint-Sacrement. Comme bien sait ma belle lectrice, si elle a lu le tome de mes Mémoires précédant celui-ci, cette poudre n’était autre que l’écorce d’un arbre appelé quinaquina dont les Indiens d’Amérique et après eux les jésuites faisaient une poudre, laquelle possédait la vertu miraculeuse d’abaisser la fièvre la plus haute. Je laissai donc Luc tout rebiscoulé par l’espoir d’une prompte guérison et soupai au bec à bec avec Nicolas à qui je ne dis quasiment ni mot ni miette pendant le repas, pensant à la digue, aux longueurs de l’hiver, à l’incertitude de la guerre, à mon domaine d’Orbieu et à Madame de Brézolles, et aussi – que Dieu me pardonne ! – aux impertinences de Perrette…

Je ne m’attardais pas à prendre la tisane du soir, étant las et me voulant mettre entre deux draps sans tant languir. Mais j’avais à peine gravi les marches qui conduisent à l’étage noble que Perrette surgit quasiment de nulle part et ouvrit la porte de ma chambre.

— Mais que fais-tu là, Perrette ? dis-je.

— Accomplir une de mes tâches, Monsieur le Comte : vous aider à vous déshabiller.

Ce qu’elle fit devant un beau feu flambant, l’huis reclos sur nous, avec une dextérité qui montrait qu’elle n’ignorait rien des vêtures masculines. Toutefois, son adresse n’avait rien de commun avec celle de Luc. Elle était tendre, délicate et quasiment caressante. De sa taille, elle avait une tête de moins que moi, tant est qu’elle me considérait de bas en haut d’un air doux et languissant, lequel, tirant ma vue vers le bas, me forçait de m’attarder sur ses beaux yeux bleus, sa face fraîchelette et son décolleté généreux.

Dès que je fus nu en ma natureté, elle m’assura que le feu m’avait fait transpirer et, saisissant une serviette, elle entreprit de me bichonner de haut en bas. Ce qu’elle fit avec une force et une douceur qui me comblèrent d’aise en même temps qu’elle me babillait des louanges sans fin sur ma netteté – la plupart des hommes, affirma-t-elle, étant sales –, sur mes bonnes proportions, ma bonne mine, la douceur de ma peau, et la vigueur de ma membrature. Elle eût continué une minute de plus à me caresser ainsi de la voix et de la main, c’en était fait, j’étais déjà tout alangui, encore que ce ne soit pas là le terme le plus propre à décrire mon état. À la parfin, je me ressaisis, lui dis que j’avais trop sommeil pour être bichonné, la remerciai, lui donnai son congé, refermai l’huis sur elle, content, mais non heureux de l’avoir repoussée de ma couche, sinon, hélas, de mes pensées, me demandant, dans la nuit désommeillée qui suivit, si j’avais bien fait de m’exposer à tous les tourments de la chair en résistant à la tentation.

Toutefois, belle lectrice, tenant prou à votre estime, je ne voudrais pas que vous puissiez croire que je fais ici le chattemite et me paonne de mérites que je ne possède pas. Car pour vous parler à la franche marguerite, je n’aimerais pas vous donner à penser que ce fut par vertu que je renvoyai, insatisfait, Perrette insatisfaite. Ce fut la prudence, et la prudence seule, qui me dicta le triste courage d’agir ainsi en ce prédicament, car la garcelette, outre qu’elle babillait sans doute à l’infini, était fort glorieuse, et je craignis que, passant outre à mes défenses, elle ne fît par le menu le conte de nos amours à tout le domestique : conte qui ne pouvait faillir d’atteindre les oreilles de Madame de Bazimont, et par voie de conséquence celles de Madame de Brézolles, laquelle me voudrait mal de mort de cette trahison.

Ne voulant pas souffrir deux fois les affres de la tentation, je me résolus de prier Madame de Bazimont de préposer, en attendant le rebiscoulement de Luc, un autre valet, sans faire de reste aucune plainte sur Perrette que je couvris, bien au rebours, d’éloges, mais arguant toutefois qu’il me paraissait à l’épreuve quelque peu messéant de me faire déshabiller par une garcelette. Madame de Bazimont loua fort ce scrupule, en conçut de moi une opinion que je ne méritais pas et me donna les services de François, gros garçon du plat pays qui, de ses gros doigts, faisait si mal pour me déboutonner ce que Perrette faisait si bien et qu’elle aurait encore mieux fait, si j’avais consenti à me laisser prendre à ses enchériments. Ayant été si vertueux une fois, je décidai de ne pas l’être deux fois quoique dans un tout autre sens. Je résolus donc de ne pas écrire le rapport au roi sur la digue, puisqu’aussi bien il ne l’avait pas demandé et, pour tout dire, craignant aussi que le cardinal ne vît d’un mauvais œil que je l’imitasse. Je me contentai de repasser en mes mérangeoises, en tâchant d’y mettre de l’ordre, tout ce que j’avais appris et tout ce que j’avais pensé sur cette entreprise.

Cela fait, je m’appliquai à m’ensommeiller et j’y réussis assez mal, ma bonne action me pesant sur le cœur, tout à plein persuadé que j’étais que dans les années à venir, dès que le nom où le frais visage de Perrette apparaîtraient dans ma remembrance, il serait accompagné de l’amer regret que vous laisse, votre vie durant, une occasion perdue.

 

*

* *

 

Dès que j’apparus le lendemain, au lever du roi, à Aytré, Sa Majesté dépêcha un chevaucheur à Pont de Pierre pour prier le cardinal de le venir rejoindre et, en attendant, il se mit à son déjeuner, lequel était fait d’un grand bol de lait et d’une douzaine, je dis bien une douzaine, de grandes tartines de beurre frais. Le docteur Héroard, qui me parut si faible et si mal allant qu’il avait peine à se tenir debout, regardait Louis engloutir cette gargantueuse repue sans mot piper. Au rebours de ce qu’eût fait mon père qui, s’il avait été dans son emploi, eût tâché de modérer la goinfrerie royale, pour la raison que notre pauvre Louis pâtissait fort et pâtissait souvent d’un dérèglement douloureux des boyaux. En fait, toutes les intempéries dont il avait souffert en sa vie venaient de cette faiblesse de ventre, et un régime plus modéré eût pu, selon mon père, améliorer son état et, peut-être, prolonger sa vie.

Dès que le cardinal fut là, le roi coupa court, avec quelque rudesse, à ses révérences et salutations, et s’enferma, avec Richelieu et moi-même, dans un petit cabinet attenant, lequel comportait une cheminée où flambait un grand feu. Il fut le très bienvenu, car le temps, en cette mi-janvier, était plus froidureux que jamais, non qu’il neigeât, mais le vent était violent et glacé, et la pluie quasi perpétuelle, tant est que le camp, comme j’ai dit déjà, n’était que morne marécage sous un ciel uniformément noir où presque jamais n’apparaissait une faible faille par où le soleil eût pu arriver jusqu’à nous pour nous réchauffer le cœur, sinon le corps, ses rayons étant si faibles quand, par aventure, ils parvenaient à percer.

J’eusse cru que le roi m’allait bailler incontinent la parole, puisqu’il avait fait venir le cardinal tout exprès pour m’ouïr. Il n’en fut rien. Les yeux fichés à terre, il paraissait malengroin et mélancolique.

Ce n’était un secret pour personne : il n’aimait ni Aytré, ni l’Aunis, ni la côte. Il disait que le lieu était « très mauvais », qu’on y vivait dans une boue perpétuelle, que le climat était exécrable, l’air humide et pourri et, à la vérité, qu’il ne pouvait plus le souffrir, que tout cela le tuait…

Ce qu’il ne disait point, mais qui était vrai tout autant, c’est qu’il regrettait Paris, son Louvre, ses belles salles, les vues qu’elles donnaient sur la Seine, et aussi sa guitare, ses dessins, la musique qu’il composait, et par-dessus tout, ses chasses, ses merveilleuses chasses, dans les forêts de Fontainebleau, de Rambouillet ou dans la garenne du Peq[34] où l’on trouvait cerfs aussi bien que lapins.

Malcontent, il tournait à l’aigre. Il reprochait tout à tous, gourmandait ses maréchaux pour de très petites fautes, tabustait son entourage, et au cardinal même faisait la mine.

Quand, après avoir fait peser sur Richelieu et sur moi ce silence déquiétant, Louis parla enfin, ce fut pour me dire du ton le plus brusque :

— Eh bien, d’Orbieu ? Qu’attendez-vous ? Parlez !

C’était là une apostrophe à vous geler le bec. Il m’appelait froidureusement « d’Orbieu » et non chaleureusement « Sioac » comme il était depuis l’enfance accoutumé. Et il me reprochait de ne parler point, alors même qu’il ne m’avait pas baillé la parole.

Ici, Richelieu, sans m’envisager le moindre, poussa un petit soupir, comme pour me faire entendre que je n’étais pas le seul à pâtir de l’humeur du roi et il fit un petit signe de tête comme pour m’encourager à parler.

— Eh quoi ! Mon cousin ! dit Louis aigrement. Vous branlez du chef ! Vous sentez-vous trop vieil ou trop mal allant pour soutenir ce siège plus longtemps ?

— Nullement, Sire, dit Richelieu avec une humilité tout évangélique. Je me porte, grâce à Dieu, tolérablement bien. Et si le siège, comme celui de Troie, devait durer dix ans, et que ce soit votre commandement de le poursuivre, je ne laisserais pas d’y obéir.

À cela Louis ne répondit mot ni miette et, se tournant vers moi, me dit d’un ton fort picanier :

— Et vous, d’Orbieu, êtes-vous céans pour être envisagé ou pour être ouï ?

— Sire, pour être ouï. Et puisque vous me l’ordonnez, voici ce que je pense de la digue que Votre Majesté fait construire de Coureille à Chef de Baie.

— Je la connais, dit Louis avec humeur. J’y ai travaillé de mes mains. Si je n’y travaille plus, c’est qu’il fait si mauvais temps. Ce n’est pas une description de la digue que je veux, d’Orbieu. C’est votre sentiment sur son utilité. Et au plus bref que vous pouvez.

— En bref, Sire, la digue, quoique fort bien conçue et fort bien construite, est soumise à deux aléas. Le premier, le voici : si les Anglais attaquent avant le printemps, elle ne sera pas finie.

— Peux-je dire un mot, Sire ? dit Richelieu humblement.

— Je vous ois.

— Je suis prêt, Sire, à prendre la gageure que les Anglais n’attaqueront pas avant le printemps. Pour trois raisons. Primo : les Anglais ont deux grandes qualités : ils sont vaillants et tenaces. Secundo : ils ont aussi un grand défaut : ils sont lents. Tertio : ils n’ont plus un seul sol vaillant et il leur faudra tout racler et cela prendra du temps pour mettre sur pied une nouvelle armada.

— D’Orbieu, dit le roi, quel est le second aléa ?

— Nous sommes, Sire, au milieu de l’hiver, et une forte tempête d’hiver peut détruire partie, ou totalité, de la digue à tout moment. Peux-je, Sire, ajouter aux constatations que je viens de faire une conclusion qui n’est pas de mon cru, mais du roi votre père ?

— Est-ce un bon mot ? demanda Louis avec quelque défiance. Il y en a tant qu’on lui prête et qui ne sont pas de lui ! D’où tenez-vous celui-là ?

— Sire, ce n’est pas un bon mot, c’est une maxime. Et je la tiens du marquis de Siorac qui l’a ouïe de ses oreilles.

— La source est bonne. Continuez.

— À Sully qui critiquait un de ses plans de campagne, le roi votre père répliqua : « Cela est vrai, mais à la guerre, on ne peut que jeter beaucoup de choses au hasard. »

— Et Dieu sait, dit Louis, si avec cette digue il en faut jeter !

Et disant cela, se peut parce que j’avais évoqué le souvenir de son père – son héros et son modèle –, il dit sur un ton beaucoup plus amène :

— Merci, Sioac. J’ai eu raison de faire confiance à ton jugement.

Et là-dessus, il demeura les yeux fichés à terre dans un grand pensement. Je me demandais, quant à moi, à quoi et à qui il pensait. À son père qu’il tâchait d’imiter en tout, sauf en sa vie dissolue ? Ou à sa mère, marâtre désaimante, rabrouante, rabaissante et bornée ? Est-ce à elle qu’il fallait attribuer le peu d’amour que Louis portait au gentil sesso, lequel avait été pour lui, en ses maillots et enfances, il cattivo sesso[35], le privant à jamais de tendresse pour la moitié la plus charmante de l’espèce humaine et, à la parfin, réduisant l’amour conjugal à un devoir dynastique accompli avec conscience, mais sans gaieté de cœur, ni de corps, cinq ou six fois par mois ? Mais, à parler ici à la franche marguerite, quel roi aurait pu aimer d’amour tendre une reine qui avait été subrepticement partie à un complot visant à l’assassiner pour que son frère pût l’épouser ?

Richelieu gardait, lui aussi, les yeux baissés mais, pas plus que son chat, il n’avait besoin de ses yeux pour sentir l’humeur de son maître, laquelle, bien qu’assouagée, se ressentait encore de l’orage qui l’avait précédée. Le roi baissant les yeux à son tour, le cardinal releva les siens vivement et m’adressa un regard connivent et j’entendis alors que le cardinal se trouvait fort content de ce que j’avais dit à propos de la digue. Car à ouïr les plaintes désolées du roi sur le lieu, le climat et l’extrême ennui qu’il y trouvait, Richelieu n’avait pas laissé d’entendre que Louis chancelait dans sa résolution de poursuivre les travaux de la digue – gouffre peut-être inutile de peines et de pécunes – et pis encore, que la tentation grandissait en lui de tout planter là et de se retirer à Paris.

— Mon cousin, dit enfin le roi en sortant de ses rêves, j’ai reçu ce matin une lettre-missive de la duchesse douairière de Rohan que j’aimerais que vous lisiez.

— Sire, dis-je, conscient que cette lettre ne me concernait pas, peux-je quérir de vous mon congé ?

— Nenni, Sioac, dit Louis en retrouvant à mon endroit son affabilité coutumière, tu es membre de mon Conseil, et quand mon cousin le cardinal aura opiné, j’aimerais aussi connaître ton avis.

Et mettant la main à la poche pratiquée dans la manche de son pourpoint, Louis en retira la lettre de la duchesse et la tendit au cardinal, lequel la parcourut de prime d’un œil rapide, et la relut ensuite, plus lentement, comme pour s’assurer que rien de son contenu ne lui avait échappé.

— Eh bien, mon cousin, qu’en pensez-vous ? dit le roi avec quelque impatience, mais sans l’aigreur qu’il avait montrée au début de cet entretien.

— Sire, la supplique que vous adresse dans cette lettre-missive Madame la duchesse douairière de Rohan me paraît fort étrange, pour ne pas dire messéante. Elle a l’audace de vous prier de permettre aux femmes et aux enfants des Rochelais de sortir des murailles de leur ville afin qu’ils ne pâtissent plus longtemps des souffrances du siège. À l’endroit de cette supplique, je désirerais présenter à Votre Majesté les remarques suivantes : primo, la duchesse douairière de Rohan, non seulement par sa famille mais aussi par ses convictions, est désignée dans votre déclaration du quinze août 1627, déclaration que vous avez vous-même rédigée et que je citerai, Sire, avec votre permission : « Soubise et tous les Français qui ont adhéré ou se joignent au parti anglais, le favorisent ou l’assistent, sont réputés rebelles, traîtres et perfides à leur roi, déserteurs à leur patrie, criminels de lèse-majesté au premier chef. »

— Comment, mon cousin ? dit le roi, vous connaissez ma déclaration par cœur ?

— Oui, Sire, pour la raison que cette déclaration est de la plus grande conséquence. Elle établissait votre bon droit et, par conséquent, la légitimité de votre expédition contre les rebelles. Dans cette déclaration, trois criminels de lèse-majesté sont désignés : nominalement, Soubise ; implicitement, le duc de Rohan qui tâche à’steure de soulever par les armes contre vous le Languedoc huguenot ; et enfin la dernière, mais non la moindre, la duchesse douairière de Rohan qui est l’âme de la rébellion dans les murs de La Rochelle. Elle est donc, comme ses deux fils, responsable au premier chef de la guerre que les Rochelais nous ont déclarée en tirant les premiers le premier coup de canon contre celui de vos forts, Sire, qui porte votre nom. Avant que de laisser tirer ce coup de canon fatal, Madame de Rohan n’eût-elle pas dû penser aux femmes et aux enfants de La Rochelle qu’elle allait exposer pendant des mois aux pires pâtiments ? Et meshui, quand elle ose vous prier de laisser sortir de ses murs les mêmes femmes et les mêmes enfants, est-ce véritablement au nom de la charité chrétienne qu’elle parle ou ne veut-elle pas plutôt débarrasser La Rochelle des bouches inutiles et obtenir, grâce à vous, un avantage dont la conséquence sera de prolonger le siège indéfiniment ?

— Mon cousin, dit le roi, vous opinez donc qu’il faut refuser tout à plein et tout à plat la prière de Madame de Rohan ?

— Nenni, nenni, Sire, ni tout à plein ni tout à plat. Le roi votre père disait souvent qu’on obtenait plus de choses avec une cuillerée de miel qu’avec une tonne de vinaigre.

— Et où allons-nous prendre le miel, mon cousin, si nous repoussons la prière de la dame ?

— Oh Sire, cela va de soi ! Nous lui dirons que les lois de la guerre nous interdisent de laisser sortir de La Rochelle les bouches inutiles. Mais en revanche, nous sommes prêts, si elle le désire, à lui donner un sauf-conduit afin de lui permettre de saillir de ce siège et de se retirer librement dans le château de son choix.

— Diantre ! Diantre ! Mon cousin ! dit le roi. Voilà qui est fort ! Et croyez-vous, ajouta-t-il d’un air dubitatif, que la duchesse de Rohan acceptera cette proposition ?

— En aucun cas, Sire. La dame est haute. Elle se veut la vestale de La Rochelle. Elle ne voudra pas renier son rôle historique. Mais elle fera connaître partout votre proposition généreuse, ne serait-ce que pour qu’on lui reconnaisse le mérite de l’avoir refusée. Et de ce fait, personne ne pourra dire à La Rochelle que vous êtes impiteux. Son refus fera oublier le vôtre.

— Sioac, dit Louis, qu’es-tu apensé de ce plan ?

— Qu’il est excellent, Sire.

— Accepterais-tu de porter le message à Madame de Rohan ?

— Certainement, Sire, pour peu que vous m’en donniez l’ordre.

— Je te l’ordonne. Et voici comment nous allons procéder, dit Louis d’un ton rapide et expéditif. Le chancelier Marillac va écrire au maire de La Rochelle et à son corps de ville pour lui demander l’entrant pour toi et pour ton écuyer, afin que tu puisses porter de ma part à la duchesse de Rohan un message oral.

— Un message oral, Sire ?

— Oui-da. Si c’était une lettre, le corps de ville et le maire seraient peut-être tentés de l’intercepter. Je ne sais, à vrai dire, s’ils oseraient te fouiller, mais dans tous les cas, si le message est oral, ils ne pourront pas lire dans tes mérangeoises.

— Il se peut, cependant, qu’ils m’interrogent sur la teneur de ce message.

— Tu répondras qu’à ta connaissance c’est un message d’affection et de compassion que j’adresse à ma cousine de Rohan et que d’ailleurs la duchesse sera libre de révéler sa teneur au corps de ville, si elle le trouve bon.

 

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Comme nous regagnions Saint-Jean-des-Sables, Nicolas et moi, il survint un événement d’autant plus surprenant qu’il fut précédé par une amélioration subite du temps. L’amoncellement de nuages noirs qui formait depuis des semaines sur nos têtes une sorte de coupole, qui nous dérobait la vue du soleil et nous condamnait à vivre dans un éternel crépuscule, disparut tout d’un coup alors que nous étions entre chien et loup, chassé sans doute par un vent violent, mais soufflant sans doute trop haut dans le ciel pour que nous en sentions sur terre les effets. Presque en même temps et comme pour nous combler d’aise, apparut, éclairant le ciel serein, une lune excessivement lumineuse qui nous parut, à tort ou à raison, beaucoup plus grosse et plus proche qu’à l’accoutumée.

Nicolas et moi bridâmes aussitôt nos chevaux pour la mieux contempler dans son extraordinaire beauté, et finalement, émus et surpris comme nous par ce spectacle d’une majesté quasi surnaturelle, ce fut tout le charroi, de part et d’autre du chemin creux de la circonvallation, qui s’immobilisa, les cochers, les cavaliers et les piétons n’ayant d’yeux que pour cette lune si ronde, si belle et qui répandait une telle clarté qu’on eût pu lire un livre aussi aisément qu’en plein jour.

Mais ce qui se passa ensuite nous remplit à tel point de stupeur et d’épouvante que d’aucuns d’entre nous, abandonnant chevaux et équipages, coururent se cacher au plus profond des tranchées les plus proches. Une large tache, sinon noire du moins noirâtre, ou si l’on veut charbonneuse, apparut sur le côté supérieur de la lune et commença à se répandre sur elle puis, s’élargissant peu à peu, la recouvrit en sa presque totalité. Je dis presque, car les bords se mirent en même temps à briller d’une étrange lumière rougeâtre comme si la lune flambait sous l’effet du monstre qui le recouvrait. Alors on n’entendit plus, s’élevant de tous côtés, du plus profond des tranchées, que des cris d’effroi, des plaintes, des prières et de sinistres prédictions. Si la lune brûlait, comme elle avait l’air de le faire, le soleil n’allait pas tarder à brûler, lui aussi, et la terre serait plongée dans des ténèbres glacées et ce serait la fin du monde et de l’espèce humaine.

Cette folie dura peu, car la lune se dégagea par degrés de l’ombre qui la recouvrait, et sa réapparition aurait se peut calmé les esprits, si un vent très violent ne s’était alors levé, suivi d’une effroyable tempête. Quand enfin nous parvînmes, aveuglés par la pluie et les éclairs à Saint-Jean-des-Sables, nous ouïmes, avant même que de les voir, des lames énormes déferler sur le rivage. Fort imprudemment, Nicolas et moi nous avançâmes nos chevaux assez loin à leur encontre sur la plage, mais tout soudain nos montures s’effrayèrent et faisant de soi fort brusquement demi-tour – ce qui faillit me désarçonner, car j’avais abandonné mes rênes sur l’encolure de mon Accla – elles galopèrent sur le sable jusqu’à la terre ferme, et non sans raison, car une vague monstrueuse, que leur instinct avait vue venir bien avant nous, leur balaya par-derrière les jambes jusqu’au ventre, le ressac qui s’ensuivit les faisant reculer de plusieurs pas, mais, la Dieu merci, sans réussir à les abattre. Le péril passé, nous n’eûmes pas à les éperonner, mais plutôt à les brider, car elles galopèrent comme fols jusqu’au château de Brézolles.

Nous trouvâmes l’écurie toute en révolution, non seulement en raison de l’éclipse de la lune, mais du fait du vent violent et des éclairs. Les chevaux étaient inquiets, agités, hennissants, frappant parfois du sabot les parois qui les séparaient les uns des autres et nous vîmes nos Suisses très occupés à courir de tous côtés pour resserrer les liens et assurer les verrous et aussi à boucher avec de la paille les ouvertures qui avaient été pratiquées entre le toit et les hauts de murs pour aérer les chevaux. Nous leur baillâmes nos montures à bichonner et un peu plus tard, je fis porter à Hörner par un valet cinq flacons de mon vin de Loire pour les rebiscouler, ses hommes et lui de leurs frayeurs, de leurs peines et du froid.

Dans le château, quand enfin nous y trouvâmes refuge, mouillés comme des barbets et quasi titubants, nous vîmes les valets courir eux aussi de tous côtés pour fermer ou consolider les portes, les fenêtres et les contrevents, et les chambrières (fort déconfortées de faire le travail des valets) portant les bûches dans les chambres pour allumer les feux, Madame de Bazimont, qui me parut la seule dans le tohu-bohu général à conserver la capitainerie de son âme, me dit que j’avais une grande heure pour me préparer au souper, que le révérend docteur chanoine Fogacer (elle n’omit aucun de ses titres) était en train de soigner Luc, et qu’elle l’avait invité à souper et aussi à coucher, car elle noulait le voir repartir dans le noir de cette horrible tempête pour regagner son logis.

Laquelle tempête, de reste, s’apaisa aussi subitement qu’elle était apparue. Madame de Bazimont, néanmoins, ne changea pas sa décision de loger Fogacer. Elle était tout à plein raffolée de lui et en la quittant, je me fis cette réflexion qu’il était heureux que Fogacer n’aimât pas les femmes – ou du moins ne les aimât pas dans leur chair – car il possédait une telle adresse à les conquérir qu’il se serait damné plusieurs fois, depuis qu’il était d’Église. Madame de Bazimont ajouta que François ne pourrait ni me déshabiller ni me rhabiller pour le souper ni passer la chaufferette sur mes draps, car il était occupé à consolider les contrevents, se trouvant céans le seul à le savoir bien faire. Elle m’assura toutefois qu’elle m’enverrait quelqu’un qui me donnerait satisfaction.

Une fois dans ma chambre, je noulus attendre le valet qu’elle m’allait dépêcher et ne craignis pas moi-même d’ajouter bûche sur bûche de mes propres mains pour me faire un feu flambant. Puis l’idée me vint de retirer moi-même mes bottes, qui étaient pleines d’eau et d’eau froidureuse, et j’exécutai l’opération avec une facilité qui m’étonna d’autant plus que je ne m’y étais jamais essayé.

Je me dis alors que, sauf à un gentilhomme pour se boucler dans sa cuirasse, ou pour une dame pour lacer par-derrière la basquine qui doit rehausser ses tétins, l’aide d’un écuyer pour le premier, ou d’une chambrière pour la seconde, était, en fait, de nulle nécessité. Poussant plus loin une pensée dont je ne m’étais jamais avisé à ce jour (l’habitude nous aveuglant sur le sens des choses), force forcée me fut de conclure que ces services-là ne sont requis que pour établir notre rang. De reste, ne juge-t-on pas de l’importance d’une maison par le nombre de son domestique ?

Me laissant aller alors à mes remembrances, je m’attendrézis au spectacle que m’avait donné en mes maillots et enfances la duchesse de Guise à sa toilette, quand elle me permettait d’y assister. J’en ai fait le compte un jour : elle n’exigeait pas moins de huit chambrières pour la seconder dans sa tâche. La première tenait les épingles qu’elle passait une à une à la coiffeuse, l’autre tendait tour à tour le peautre et la céruse pour le pimplochement de la face, la quatrième portait le fer à friser pour transformer les cheveux de la frange en folles bouclettes, la cinquième portait la boîte aux mouches et procédait à leur mise en place sur le visage, la sixième qui était la curatrice aux pieds de Son Altesse (et pour cette raison que l’on distinguait à peine) coupait les ongles des pieds, la septième passait un onguent adoucissant sur les mains ducales, la huitième et dernière attendait, pour présenter les bijoux, que frisure, pimplochement et autres soins fussent terminés.

Comme j’achevais cette étonnante prouesse de me déshabiller seul comme le dernier de mes manants, on toqua à l’huis, et moi, croyant que c’était là le valet que l’intendante m’avait promis de me dépêcher, j’allai ouvrir, nu en ma natureté et me trouvai au bec à bec avec Perrette, l’œil bleu, le cheveu blond, la face fraîchelette, et pour le reste, si bien nantie par la nature.

— Mais Perrette, dis-je béant, que fais-tu là ?

— Eh quoi. Monsieur le Comte, dit-elle avec reproche, vous voilà tout déshabillé et tout seul ? – étant, à ce qui m’apparut, bien moins choquée par ma nudité que par mon déprisement des droits qui convenaient à mon rang.

— Que diantre ! dis-je, étonné assez d’avoir à excuser ma conduite à une chambrière, je gelais dans ma vêture mouillée et mes bottes crachaient l’eau ! J’allais attraper la mort !

— Mille excuses, Monsieur le Comte, de mon retardement, dit Perrette, mais toute la maison est dans le sens dessus dessous. Les valets courent de tous côtés pour boucher les fuites tant est que Madame de Bazimont, pour ce soir, a cru bien faire en dérogeant à vos principes, Monsieur le Comte, et en vous dépêchant une chambrière pour vous déshabiller.

Je ne doutai pas que Perrette ne me répétât mot pour mot la phrase de Madame de Bazimont, car « déroger à mes principes » n’était pas dans son vocabulaire, encore qu’elle parlât fort bien le français pour s’être frottée dès sa prime jeunesse à des dames de bon lieu, dont elle avait appris à la fois la langue, les usages et les préjugés.

— Monsieur le Comte, vous êtes encore tout mouillé, dit-elle, si vous voulez bien me permettre, je vais vous bichonner devant le feu.

Ce qu’elle fit avec une adresse et une vigueur qui me comblèrent. Je lui en fis compliment et elle me dit :

— Et pourtant, Monsieur le Comte, ma petite personne vous ragoûte si peu que vous m’avez renvoyée de votre emploi au nom de vos principes.

— Au diantre les principes ! La vérité, Perrette, je vais te la dire. Je n’ai pas voulu de toi comme chambrière parce que, tout le rebours, tu me ragoûtais trop.

Elle s’immobilisa, le bichon au bout de son bras et m’envisagea, son œil bleu étincelant de joie.

— Je vous ragoûtais trop ? dit-elle, le sourcil levé. Et pourquoi trop ?

— Parce que je craignais, si la chose se faisait, que tu ailles en caqueter à ta meilleure amie, laquelle l’eût répétée à tout le domestique.

— Je n’ai pas de meilleure amie que moi, dit Perrette, et même à moi, je ne me dis pas tout…

À cela, je ris à gueule bec, tant je trouvai la mâtine éveillée et finaude.

— C’est donc, dis-je, que tu as, toi aussi, quelques bonnes raisons d’être discrète.

— Oui-da, Monsieur le Comte, dit-elle avec une petite grimace, je suis fiancée à un matelot de Nantes.

— Fiancée comment ?

— Pâques avant les Rameaux. Il n’eût pas voulu de moi sans cela, vu que je n’ai pas un seul sol vaillant.

— T’a-t-il au moins juré sa foi ?

— Oui-da, Monsieur le Comte, après coup et devant témoins.

— Et tu n’es pas tombée grosse ?

— Nenni, la Providence m’a protégée.

— Et tu ne crains pas derechef d’affronter la Providence avec moi ?

— Nenni, dit-elle en riant, avec vous, Monsieur le Comte, il n’y a pas péril.

— Et d’où le tiens-tu ?

— Franchon me l’a dit.

— Franchon ? Qui est Franchon ?

— Mais la soubrette que Madame de Brézolles a emmenée avec elle à Nantes.

— Et que t’a-t-elle dit ?

— Elle a appris de Nicolas les herbes et où les mettre, et c’est vous, Monsieur le Comte, qui les auriez enseignées à Nicolas.

— Franchon n’est pas tant discrète que toi avec sa meilleure amie.

— Elle n’a pas de fiancé.

— Aimes-tu le tien ?

— Pour parler à la franquette, assez peu. Il est violent, boit plus que de raison, court la ribaude et sème ses pécunes à tout vent. Cependant, comparé aux autres, il est assez bravet.

— Pourquoi le vas-tu épouser, si tu l’aimes si peu ?

— Qui aimerait, à mon âge, rester fille et être au surplus déprisée de tous ? Et quel choix a une garce qui est tant pauvre et dépourvue qu’elle n’a que son devant à donner ? Mon mari, à tout le moins, ne me sera pas trop encombrant : il sera en mer un mois sur deux.

Le bichonnage terminé, je m’allai asseoir sur ma chaire à bras devant le feu et, plongé dans mes songes, je m’y tins clos et coi un long moment. Je voyais Perrette pour la deuxième fois et en dix minutes, j’avais tout appris de sa vie, alors que Madame de Brézolles, à son département, m’avait caché et la cause précise de son procès et l’atout maître qui la rendait si sûre de faire triompher sa cause. Je le voyais donc bien, à ma grande confusion : la grande dame que j’aimais était moins transparente que la soubrette et m’avait fait des cachottes. Cependant, je l’aimais et je l’allais probablement marier, quand tous ces petits mystères seraient enfin éclaircis. Mais n’était-il pas infiniment malheureux que je n’eusse pas encore pour elle cette confiance entière sans laquelle une naissante amour ne peut croître et durer ?

L’avenir de Perrette, tel qu’elle l’avait décrit, et sans même se plaindre, me remplissait de tristesse. Plus même qu’à Orbieu, j’avais touché du doigt le sort d’une garcelette dont le mérite ne servait à rien, du moment qu’elle ne possédait ni le rang ni la pécune.

— Monsieur le Comte, dit-elle, j’ai un peu froid. Peux-je m’approcher du feu et m’asseoir sur le tabouret que vous n’employez pas ?

— M’amie, dis-je doucement, je ne te chasse pas, mais pourquoi demeures-tu céans ?

— Mais, Monsieur le Comte, dit-elle comme étonnée, ne faut-il pas que je vous habille tout à l’heure pour le souper ?

— C’est vrai, dis-je. J’avais oublié. Assieds-toi, Perrette.

Elle prit place sur le tabouret à mes pieds, et au bout d’un moment, sentant l’émeuvement que son sort m’inspirait, elle posa doucement sa tête sur mon genou.

La Gloire et les Périls
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